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La vie d'une fille au XXème siècle





CHAPITRE I



L'ENFANCE


Hélène naquit à l'aube de ses huit ans. Que s'est-il passé auparavant, quels sont ses souvenirs ?


Curieusement, elle pense en avoir mémorisé les moindres détails, les refoulant tout à la fois. Bien sûr, le bonheur glisse sur les êtres à l'image du torrent qui jaillit de la montagne ; à l'instar de l'air qui pénètre les alvéoles pulmonaires ; de la nourriture qui assouvit la faim des hominidés sans répit, depuis la nuit des temps et pourtant, qui y songe vraiment ? Quel est l'archétype du bonheur ici-bas, si ce n'est celui des anges ? S'il vint à vous abandonner, vous demeurez pantois, assis au bord d'une route, l'esprit tout embrouillé à cause de mille questions venant se presser au portillon : que m'arrive-t-il ? J’ai si mal soudain. Pourquoi te ressentir ? Éloignes-toi de moi, avant de t'habituer à me tarauder… car je préférais cent fois le bonheur à toi, ô  misérable malheur. Le premier était tellement doux, léger, protecteur, imperceptible et tant d'autres choses insaisissables, au point de croire qu'elles n'existaient point. Comment m’accommoder de ta présence, indésirable malheur ? Comment le pourrais-je, alors que je n'y étais nullement préparée ? Qu'ai-je fait pour te mériter, si ce n'est d'exister ? Que vais-je devenir loin de toi, ô bonheur passé, mais tant aimé ?


Le réveil fut brutal pour une enfant qui avait décidé inconsciemment, de retenir seulement les heures heureuses de ses premières années. Cependant, aurait-elle eu conscience de sa chance, si l'existence avait perdurée entre père et mère, sans que cela ne pose de réels problèmes, au lieu de regarder impuissante, le père prendre la clef des champs pour une destination dont personne ne revient ? Au  reste le mot "chance" est-il approprié ? Pourtant, la fuite intempestive du patriarche fit prendre à la famille, un virage à quatre vingt-dix degrés. Déboussolée, Clémence, la veuve éplorée, ne cessait de répéter « Votre père était une force de la nature ; je ne l'ai jamais vu enrhumé ! »


Cependant, un matin de janvier 1957 Alban aperçut un filet de sang dans l'épais mucus expectoré sur un pétale de rose maintenant souillé : du sang ? S'interrogea-t-il. Ce doit être grave… aussi vais-je de ce pas, consulter un médecin.  En trois mois de temps, un cancer des bronches l’emporta. Il n'eut qu'une piqûre de morphine, car son cœur las de battre à un rythme immuable lâchât brusquement, alors que l'horloge de la salle à manger indiquait juste neuf heures ! C'était sous un ciel bleu radieux, que  ce vingt-trois avril 1957 Alban passa de l'autre côté.


De la sorte, au moment de sa naissance son horloge biologique interne avait été programmée en vue de cesser de tourner définitivement à neuf heures précises, ce vingt-trois avril. C'était jeune, pour un homme fort comme il était. Tristement, le pilier de la famille avait laissé une jeune femme de quarante trois ans et quatre filles à élever : Marianne filait sur ses quinze ans, Roselyne sur ses onze ans, Hélène en aurait huit le vingt-deux août et Cécile cinq ce huit septembre 1957.


Clémence fut abandonnée par l'homme de sa vie, dans un total dénuement autant financier que moral. La belle-famille avait pris en charge les frais d'obsèques et l'accueil de cinq personnes disséminées au sein des membres de la famille, en échange du véhicule du défunt et d'un kilogramme d'or qu'Alban n'avait pas eu le temps de transformer en bijoux. De fait, les médecins avouèrent à Clémence de quel mal souffrait le père de ses enfants, seulement quand elle leur dit dans un sanglot mal réprimé « Messieurs les médecins, je n'ai plus d'argent à vous donner. »


Ces derniers voyaient une villa de trois appartements, un jardin planté de rosiers, d'arums, de pois de senteurs, d'iris ; un verger où  cerisier, pruniers, abricotier, figuier et autres merveilles cohabitaient gentiment, alors se sont-ils imaginés que l'argent tombait à flot du ciel, dans le creux des mains de la future veuve ! La malheureuse payait des conférences de quatre médecins, des examens coûteux à l'hôpital, des médicaments miracles dans le but de sauver celui qu'elle aimait, en pure perte, car la protection sociale des artisans était à l'époque pratiquement inexistante…


Comment ne pas penser, que l'instruction n'est pas forcément synonyme de bon sens ? Les jeunes médecins qui soignaient alors Alban, avaient-ils occulté les quatre enfants qui resteraient à la charge de la malheureuse, par ailleurs sans situation ? Avaient-ils effacé d'un coup d'éponge, les traites de la maison encore à payer au Crédit Foncier, bien que l'imminence de la décolonisation  mettrait cette famille à la porte d'un pays où les autochtones exigeaient de l'occupant – la France - leur indépendance, à l'image des autres pays colonisés dans le monde ?


Cette demeure avait été construite avec de l'argent gagné à la force du poignet et non autrement. Ce travail bien rémunéré certes, n'était-il pas à l'origine du cancer des bronches d'Alban ? Mais pas seulement. Les émanations que provoquaient la chauffe de l'or dans un creuset, ajoutées à l'abus d'alcool, de tabac au quotidien et l'absorption de repas frugaux exemptent de légumes et de fruits fut le terreau de la tumeur maligne qu'Alban développât au niveau des bronches. Point.


Tristement en parallèle, l’événement provoqua l’hécatombe scolaire des enfants qui ne fréquentèrent point l'école du village où Alban souhaitait mourir, ignorant pourtant de quel mal il était atteint ! Ainsi, le niveau d’instruction minimum autorisant de prétendre à un poste correctement rémunéré ne serait jamais atteint, faute de moyens financiers et de temps. De cette façon, les enfants d'Alban fréquentèrent l'école seulement trois mois l'année scolaire 1956-1957 !


Et puis Hélène repasse le film de l'enterrement :


Le village d'habitude désert, était noir de monde. J’ignorais pourquoi j'avais peur. Était-ce de la mort, de l'appartement vidé de toutes âmes où j'avais été accueilli ? J'observais la mise en place de la marche funèbre, debout derrière le carreau de la chambre, le nez collé à la vitre : un long cercueil recouvert de tissu noir trônait sur le plateau d'un véhicule généralement nommé : corbillard. Je l'imaginais étendu à l'intérieur, étiré à l'infini à cause de la raideur des muscles, des membres froids comme de la glace, des pieds anormalement gonflés, le visage grisâtre, présentant des traits amaigris qui le rendaient presque méconnaissable : personne ne pense à toi, Papa. Dis-je à haute voix, les joues mouillées de larmes, qu'il me fut impossible de contenir. Enfin, l'assistance s'ébranla groupée derrière le sinistre corbillard en direction du cimetière, tout proche. Quel désordre, quel manque de respect envers celui que j'aime !


Moi aussi j'ai commis une faute voilà trois jours : n'ai-je point refusé de t'embrasser, alors que la vie était encore en toi ?  Ton extrême maigreur m'effrayait tant, que je restais figée au pied du lit, avant de prendre la poudre d'escampette ! Je regrette d'avoir pensé d'abord à moi ; de t'avoir blessé peut-être, alors que tu étais sur le point de lever le camp. L'unique excuse plausible qui viendrait pardonner l'irréparable, est sans conteste mes huit ans. J'ai filé à grandes enjambées, comme si  Satan ou un  mauvais génie était à  mes trousses.  Ca n'est point toi que je fuyais père, mais la mort qui rôdait autour de toi, à l'image du vautour attendant patiemment l'instant propice d'assouvir sa faim. Las de lutter contre elle, hier matin, tu lui as cédé. Adieu Papa ;  adieu pour jamais.


Au cimetière, tu as été déposé à même la terre, un drap blanc recouvrant entièrement ton corps inerte. La Bible ne dit-elle pas : tu retourneras à la poussière ? Puis un curieux spectacle s'ensuivit : celui des pleureuses. Ce dernier s'est imprimé en moi, à cause de ces femmes qui étaient installées autour de ta dépouille. Elles pleuraient toutes, très fort, ouvrant amplement leurs bouches d'où s'échappaient d'affreuses lamentations incitant l'assistance à pleurer le défunt. 


Plus tard Hélène apprendra qu'il s'agissait d'un rituel.


La cérémonie funèbre achevée, les endeuillées rejoignirent le quartier général de la famille où la plupart se mirent à polémiquer au sujet des malheureuses. Bien loin pourtant de s'être remis des épreuves que Clémence venait de traverser avec stoïcisme, un dilemme lui fut cependant formulé :


"Voici Clémence, notre proposition « Soit,  tu repars avec tes quatre gosses en Alger, mais tu ne nous demanderas plus rien, car - tant la cruche va à l'eau, elle finit par se casser -  soit, nous  gardons deux enfants ici et tu repars avec  Marianne et Cécile. Roselyne ira chez Rosalie en compagnie de ses cousins et cousine. Quant à Hélène, elle ira chez Judith. Sylvia s'entend parfaitement avec elle. Réfléchis bien. " 


Est-il besoin d'écrire un long discours, en vue d’imaginer la réaction d'une mère, face à un dilemme ne tenant aucun compte de l'attachement maternel, essentiel à la survie d'un enfant ? Elle ne répondit rien. Rassembla les affaires de chacune disséminées un peu partout, puis repartit le cœur lourd, d’abandonner Alban au cimetière de Frenda. Elle trouva en Alger une grande maison désormais vide, soupçonnant que le temps du bonheur était révolu. Avec lui, Clémence perdit non seulement le sommeil, mais renonça pour jamais à toute relation sexuelle ! Plus tard, elle ressassera toujours un même refrain :


"Ils ont dû vendre la "Frégate" et conserver le dernier kilo d’or qu'Alban n'avait pas eu le temps de transformer en bijoux. Donc, nous sommes quittes. Si l’argent a été réalisé, sans doute se sont-ils remboursés les frais du séjour et le coût de la pierre tombale de marbre rose et gris. Comme ça, la boucle est bouclée. Mais eux, doivent à votre père, l’origine de leur fortune, comme la belle vie qu’ils auront jusqu’à bout du chemin."  


En effet, Alban, Rosalie et d’autres étaient les enfants d'un premier mariage. Ceci fut une source de souffrance, sitôt que le père refit sa vie. Ce fut à cause de la marâtre, comme ils l'appelaient. La nouvelle femme du père donc, se mit à afficher ouvertement un comportement différent à leurs égards par rapport au reste de la fratrie. Ainsi, l'aîné des fils – Alban – arrêta ses études afin d’être formé auprès du père, au métier de bijoutier.


Bien que ses heures de travail n’aient jamais été comptées, ni rémunérées, quand le second fils quitta l'école, ayant la ferme intention de créer une société de transports, le chef de famille paya le premier camion et le mit à son nom. L'entreprise prospéra rapidement, car rien n'existait en Algérie. Ainsi, les camions devinrent un pont, entre les villageois de Frenda et Mascara,  qui était une ville de moyenne importance. Le village se vit désormais approvisionner de produits manufacturés qui manquaient. Par ailleurs, le blé cultivé sur ses terres, des céréales et un peu de bétail furent acheminés vers la ville. C’est probablement sur les empressements de la seconde épouse, que Joseph saisit là, l’occasion inespérée de s’enrichir.


De fait, ce fut au nez et à la barbe de celui qui avait œuvré mains à mains auprès du patriarche pour élever et instruire toute la fratrie ! Alban prit cela comme affront. Il se sentit non seulement humilié, mais bafoué par un père qui certainement l'aimait. Il quitta la maison, sans fournir d'explications, mais perdit gros étant donné la suite des événements. Toutefois, précisons qu'au cours d'une vie qui peut se targuer de n’avoir jamais commis d’erreur ?


Alban se retrouva seul, au cœur d'une grande ville « Oran ». Cette dernière ne lui était pas tout à fait inconnue, puisqu'il y venait régulièrement rejoindre la maîtresse attitrée. Mais  se sentant affreusement abandonné, Alban commença à s'adonner à la boisson, au tabac, désirant inconsciemment détruire la vie qui était en lui. Puis il décida de changer de métier, s'initiant par lui-même à celui d'horloger.


Il apprit donc sur le tas, et sut même fabriquer des pièces manquantes pour réparer montres de poche par exemple, pendant la seconde guerre mondiale. Ainsi, Alban eut-il la capacité de remettre en marche de vieilles horloges, des montres usagées ! Ne fallait-il pas être doté d'une certaine intelligence, bien qu’analphabète en français, sachant néanmoins lire et écrire l'hébreu, pour gagner en quelques heures, ce que les autres gagnaient en une longue journée.




Suite I



LA RENCONTRE



Lorsque Alban se fixa à Oran, il gommait sans le savoir, la distance le séparant de la femme de sa vie, puisque Clémence y demeurait parmi les siens, au cœur d’un immeuble ancien dont les balcons donnaient sur la place Laurence. Ledit immeuble était alors entretenu par Madame Bérosse qui connaissait Alban de longue date. Un soir de gros cafard, il lui rendit visite, et sur le ton de la confidence demanda :


"Dites Madame Bérosse, connaîtriez-vous par hasard, une jeune fille de bonne famille à marier ? J'ai  quarante et un ans maintenant et  je commence à être las de vivre comme l'oiseau sur la branche" 


La femme avait écouté et songea tout naturellement au père de famille nombreuse du troisième étage qui avait encore deux filles en âge de se marier, justement ! Le temps fila et la demande se fit, provoquant d'interminables discussions entre mari et épouse de la tribu Sportess, dont seulement l'aînée avait trouvé chaussure à son pied... La deuxième et la troisième de la fratrie étaient de "vieilles filles" malgré une beauté naturelle, une excellente éducation. De fait, les prétendants souhaitaient non seulement une épouse, mais une dote conséquente que le patriarche Sportess n’offrait point ! Cà n’était pas faute d’avoir tirée et tirée l’aiguille, mais tant de bouches étaient à nourrir, qu’elles engloutissaient tout l'argent gagné dans de gentils petits ventres toujours bien affamés.


La cadette étant sur le point d'unir sa vie à un homme peu intéressé, ce fut Clémence que le père Sportess présenta à Alban Benny de Frenda. Au sein  d’une famille nombreuse, la difficulté consistait à ne montrer au futur époux, qu'une demoiselle à la fois, car un précédent avait eu lieu…




Joe Bensimon était l’ami du frère de Clémence, Albert. La belle en tomba éperdument amoureuse, espérant en secret, porter un jour prochain, son nom ! Toutes les jeunes filles de la planète rêvent à l'Amour et se fichent bien du reste. Or, c'était un beau garçon, jeune, à l'avenir prometteur. A l'époque, il roulait en automobile et travaillait déjà dans les pétroles. Julia, la cadette Sportess alors esseulée, ignorant l’attachement mental unissant Clémence à Joe, concrétisé par des regards, des sourires, des attouchements de mains, se mit également à l'aimer ardemment. Mais lorsque Joe formula une demande officielle au patriarche à l’endroit de Clémence et non de Julia, il entra dans une colère innommable !


"Jamais, la plus jeune de mes filles se mariera avant l’autre !" Déclara-t-il, avec la véhémence appréhendée par chacun des membres de la fratrie... C'est ainsi que face au désarroi de Julia, Clémence dut renoncer à son  bel hidalgo… lequel s’enfuit pour jamais, n’épousant ni l’une, ni l’autre !


Stupidement, l’Amour entre deux êtres purs, fut-il sacrifié au nom de principes moraux plus sots, qu’autre chose. Cependant, vous raconterais-je cette histoire aujourd’hui ? Quelques semaines plus tard, Julia dénicha un mari, qui eut tôt fait de lui faire « oublier » des débordements amoureux « mentaux » en vue de transmettre la vie à de joyeux bambins.


Dorénavant donc, la stratégie consistait à ne montrer qu'une fille à la fois et Alban Benny entrevit seulement Clémence et personne d’autre. Alban fut présenté aux membres du clan quand l’alliance fut acquise, pas avant.


Clémence avait été formée au métier de culottière par un père, alors Tailleur à façon. Malgré que le travail ne manquait guère, excepté l’hiver, Clémence n'eut point de robe de mariée bien à elle.  C'est une amie de la famille qui lui prêta la sienne ! Elle fut épinglée au dos et la photo souvenir heureusement, n'en laisse rien paraître. Mais la curiosité d’Hélène lui fit découvrir le triste détail, parce qu'elle aimait regarder le visage radieux de sa belle maman, songeant probablement à ses propres épousailles. 



LA VIE AU VILLAGE



Épousée, aimée, mariée, Clémence vécut à Frenda, coupée des siens. Elle eut à affronter une imposante belle-famille qui ne ratait guère l’occasion de dénigrer Alban, se fichant éperdument de la façon dont l’esseulée prendrait les choses :


"Tu sais Clémence, Alban est un noceur, un buveur, un joueur de cartes, doublé d’un fainéant !"  Disaient les mauvaises langues du village, à la pauvre Clémence ne connaissant ni Alban, ni ces «gens». Cependant, une lueur de bonheur apparaissait, songeant à la marmaille bruyante, aux corvées à assumer, aux durs travaux à la fabrique de tapis les hivers, et toutes les soirées passées à coudre sous la lumière de la lampe...  Au moins ici, je suis libre. Alban ne m’oblige à rien. Je dois même avoir une femme de ménage, à l’image des Françaises de ce village. Alors...

Mais que dois-je faire Seigneur, alors que j’aie un enfant de lui ? Repartir dans ma famille : çà, jamais, au grand jamais ! Je ne pourrais plus maintenant supporter les cris des enfants, l'agitation, les invectives du père. Alban a été une aubaine, pour échapper au carcan familial. Je ne sais pas. Peut-être louerais-je une chambre avec toutes les commodités ? Là, élèverais-je Marianne seule, gagnant ma vie en réalisant des travaux de couture… Dans ce cas, elle serait privée de son père… Qui sont ces Bennys ?  Pourquoi m'obligent-ils à prendre chez moi, une femme de ménage arabe, qui peut transmettre des poux à mon bébé tout neuf ?  Ils prétendent qu'Alban est paresseux, mais ils feraient mieux de se regarder ! Ce sont des gens sales préférant se tourner les pouces plutôt que d'entretenir leurs maisons ! Pire… ils sont  pétris de préjugés, comme de sots villageois qu'ils sont !

 

Un soir qu'Alban était rentré tard, comme à son habitude, puisqu’il était le pilier des bars du village, Clémence décida de se battre. Au lieu de l'asséner de reproches, elle l'accueillit au contraire la voix doucereuse. Et  malgré l'heure tardive, lui reversa une anisette et la fameuse kémia qui est l’apéritif des pieds noirs. Il comporte un ravier de lupins, un autre d’olives vertes, farcies d’anchois, de pois chiches grillées salées, d'œufs durs en quartier, de cacahuètes, de poivrons au vinaigre. Le mâle juif est mieux considéré qu'un roi en sa demeure. Enfin, elle dressait le couvert et les deux dînaient tranquillement, comme de si de rien n'était. Après quelques soirées semblables, Alban se mit à rentrer de plus en plus tôt et finit par lui dire :


"Tu es gentille de ne pas me crier dessus, Clémence. Jamais personne ne s'est comporté de la sorte, envers moi. Je suis heureux de constater que tu m'épargnes la morale imposée par tous ici.  Tu me comprends, toi au moins. Alors seulement le couple se mit à faire connaissance et le temps s'écoula gentiment, jusqu’au jour où d’un commun accord, ils décidèrent de quitter le village en vue de s’installer à Oran.



LA MOBILISATION D'ALBAN



Sitôt à Oran, Alban fut appelé sous les drapeaux, comme la plupart des Français d’Algérie. Cà n’était point dans le but de combattre l'armée du Reich mais dans celui de se joindre aux rangs des Américains fraîchement débarqués sur les côtes de l’Atlas méditerranéen et non en Normandie. C'était en 1942. Cette maudite guerre ne provoqua pas autant de désagréments parmi la population  d'Afrique du Nord, comme ce fut le cas en Europe, en ex-Union Soviétique, au Japon, au Sud-est de l'Asie.


De son côté Clémence, bien qu’à peine mariée et Maman d’une belle petite fille, réintégra l'appartement familial place Laurence où Jacques, le second fils de la tribu Sportess occupait les lieux depuis le décès des parents, bien qu’il restait deux filles en bas âge : Aimée qui était la benjamine et Blanche, l‘avant dernière de la fratrie. La première fut accueillie chez le frère aîné, Albert, alors que la seconde élu domicile chez Julia. Heureusement qu’ils étaient huit enfants… 


            

Seul,  au milieu du vaste six pièces, Jacques fut probablement heureux de le partager avec celle qui lui avait prodigué moult soins, alors qu’il avait contracté l’ophtalmie l’année du brevet élémentaire !


Elle fit de la couture à domicile pour l'armée, et put subvenir ainsi à ses besoins et à ceux de Marianne. Bien sûr, c’était en cachette d'Alban, qui l’aurait pris comme une offense, lequel avait juré que Clémence ne toucherait plus à une aiguille de sa vie entière, car Alban était non seulement un homme d’honneur, mais la générosité même !


Sous les drapeaux, il apprit à cuisiner, étant affecté au mess des Officiers. Ainsi, le service militaire lui permit-il de transmettre à Clémence quelques tours de mains, notamment la cuisson du riz, qui ne serait plus désormais un plat de colle et d'autres astuces que l’auteur continue d’appliquer... 


Quand le temps eut filé, elle apprendra de la bouche d'un cousin germain, qu’Alban était la terreur du village :


« La plupart des gens le connaissait et quand quelqu’un croisait son chemin, il préférait changer de trottoir tant il avait peur de lui. Son cousin poursuivit comblant deux oreilles attentives :


«Tu sais Hélène, ton père était un vrai homme. Il pouvait mettre knock-out dix hommes à lui tout seul ! Tu réalises un peu ? » Racontait oncle Joffre, au regard perçant, le sourire aux lèvres, imaginant probablement un spectre ressemblant à Alban ! Mais l'événement qui retint le plus l’attention d’Hélène fut celui-ci :


« Un soir qu’il était en mission au Maroc, il fut laissé pour mort, nageant dans son propre sang. Transporté à l'hôpital, il fut mis sous perfusions. De facto, tout son sang fut changé. L’incident fit croire longtemps à l’auteur que Marianne avait un groupe sanguin différent des trois autres membres de la fratrie, étant née avant. De fait, c’était la seule du groupe o+, alors que Roselyne, Cécile et moi-même appartenons au groupe A+ !


Un événement non moins tragique, frappa Clémence qui aimait le raconter à une oreille attentive.


C’était à peu près à la même époque, au moment où dans la ville d’Oran circula une triste nouvelle : des brassards portant l’étoile jaune seraient distribués aux Juifs.  


« Les Américains ont débarqué la veille du  jour J, sur les rives de l'atlas marocain. Nous l'avons échappée belle, tu sais.  Mais je me souviens du défilé des cadets et des cadettes dans les rues d’Oran. Ils avançaient au pas de l’oie, à l’image de l’armée du Reich. J'étais là, debout, presque mortifiée quand je reconnus une camarade de classe. A ma hauteur, cette dernière me cracha au visage, lançant : sale Juive ! Tu ne pas imaginer Hélène, l'effet que ça m’a fait. Si j'avais  trouvé un trou, tu m'entends bien, je m'y serais jeté. » Racontait Clémence, recouvrant l’émotion intacte des années après…


L’enfant que j’étais, savait boire les paroles des adultes, bien que Clémence aimait à se répéter éternellement. Naïvement, j’ai cent fois regretté d’être née après cette ère fantasmagorique  où était encore possible !  


LE VILLAGE  « NEGRE »  A ORAN



Une fois  Alban démobilisé, le couple loua un deux pièces exiguë au cœur du village nègre. C’était un quartier populaire du centre, qui devait ressembler à celui de Barbès à Paris, de la porte d'Aix à Marseille. Installée au rez-de-chaussée d’une cour carrée, Clémence eut le droit chacun des matins - en guise de cadeau de bienvenu – à un tas de m…. de part et d'autre de la porte ! Résignée, elle ramassait, lavait le ciment, puis rentrait chez elle, bouche cousue. Certainement étonnées de pareil comportement, les voisines musulmanes cessèrent vite le petit manège, s’estimant  «méchantes»   de la traiter ainsi.


Hélène naquit là, après le décès prématuré de son unique frère : Martial, qu'elle ne connaîtra donc, jamais. Pas même une photo ne subsiste de lui... Pourtant, elle devait être de ce monde.


Privée de contraception car la pilule restait encore à inventer, la pauvre Clémence fut de nouveau enceinte. Au sixième mois de grossesse, sa tension tomba à six parce qu’elle ne gardait aucune nourriture tant le fœtus était nerveux. Elle fut alors admise chez les sœurs, dont le responsable du service gynécologie décida l’avortement. Mais pour s’exécuter, il fallait absolument, une décharge du père... 


« Non ». Lança-t-il.


« Je ne me rendrais jamais complice d’un crime ! Je ne signerais rien du tout. Que les deux vivent ou que les deux meurent ! » S'écria-t-il, devant l’interlocuteur plutôt surpris. De fait, Alban eut raison. L’homme bourru qu’il avait pu paraître fut enterré par sa femme et ses quatre filles dont ce bébé qui fut prénommée Hélène...  Et Clémence de repasser éternellement l’événement : 


«Tu comprends Hélène, ton père a eu raison de refuser l’avortement, parce que j’étais trop faible pour le supporter.»


Du frère aîné Albert, Aimée, la benjamine Sportess, posa ses pénates chez Julia. Aimée avait un caractère irascible et ne put se faire également chez cette dernière. Ce fut donc à Clémence, de prier Alban de l’accepter, malgré un appartement exiguë et des problèmes financiers.


Dorénavant, suite à la vaisselle du soir, un rituel s’était mis en place dans la maison de Clémence. La table se voyait pousser contre le mur. Les chaises étaient empilées dessus et un lit de fortune se dessinait au sol. C’était là, où Aimée dormit à Oran, au village nègre. Ceci eut lieu, avant la naissance d’Hélène.


Sitôt qu’elle poussa le cri de la vie, la jeune fille de dix-sept ans prit le nouveau-né entre ses bras et l’aima comme son propre bébé, tant elle avait d’Amour à donner ! Plus tard, lorsque Clémence demandait : Qui aimes-tu le plus, maman ou tata ?  L'enfant répondait « Tata » ignorant la peine qu’elle lui infligeait.



BRASSROM


Brassrom fut le surnom qu’Alban donna à la narratrice. En hébreu, il signifie porte- bonheur. N’est-il point joli ? C’était parce qu’après sa venue au monde, la vie des Bennys ne cessa de s’améliorer. En réalité, tout changea quand le clan se posa en Alger. Avant, Alban était horloger au village nègre et chaque jour Clémence attendait dix heures pour se rendre à l’atelier quémandant les cinq francs, nourrissant six personnes ! 


« J’en ai assez de compter un sou et deux sous. Si nous allions en Alger, chercher un logement plus grand afin d’y vivre et d’y installer un atelier ?» Dit-il à Clémence. Au regard enjoué de sa femme, il pénétra son acquiescement. La vie à Oran était difficile, à cause de l’influence de pseudo amis, d’un associé, lesquels entraînaient Alban à boire, à jouer dans les cafés pendant que les clients l’attendait comme un messie qui n’arrivait jamais ! Les kilomètres entre eux et Alban, mirent un terme à tout ceci. Aussi Alban reprit-il le métier de bijoutier, se mettant assidûment au travail, changeant de vie et celle des siens. 


CHAPITRE II



LA  RUE  BOUTIN EN ALGER



La petite dernière fut du premier voyage, car Aimée manquait alors de maturité pour prendre en charge la maison, deux enfants et un bébé, ce qui peut se comprendre. Le problème était aussi, qu’Alban ne pouvait pas se déplacer seul dans une ville inconnue, parce qu’il ne savait pas lire les plaques des rues ! Cinq jours suffirent au trio pour dénicher une demeure où ils vécurent au large pendant cinq ans.


Il s’agissait d’un grand appartement de quatre pièces, cuisine et cabinet intérieur. Il était proche du centre ville d’Alger, car au milieu de la Casbah. Çà n'était pas un quartier chic, mais un excellent emplacement pour la vente de bijoux qui se faisait essentiellement avec des Arabes. Depuis la nuit des temps, ces derniers investissent leur argent dans l’or, lequel est une valeur refuge presque immuable.  Les temps modernes feront peut- être changer les choses, mais l'action se situe dans les années cinquante. 


L'entrée de l'immeuble était occultée par une épicerie tenue par des Mozabites originaires d'une oasis située au Nord du Sahara algérien : Ghardaïa. Dans le fond de la boutique pleine jusqu’au plafond de denrées en tout genre, il y avait un rideau de lamelles étroites de plastique multicolore qui cachait l’escalier conduisant aux étages.


Le souvenir qu'Hélène garde de la Casbah, ce sont de larges escaliers pavés, mesurant peut être une cinquantaine de centimètres de long, des rues très étroites. Non loin de la maison,  une place carrée accueillait en permanence des exposants,  offrant chaque jour aux chalands de merveilleux fruits gorgés de soleil, de beaux légumes frais de petite taille, parce que l’agriculture intensive n’existait pas encore. C'était avec la rue Babazoun, le quartier arabe d’Alger la blanche.


Les artères étaient si étriquées, que depuis la fenêtre de l'atelier, l’enfant pouvait observer une grosse femme noire, occupée à laver au sol des personnes assises près de robinets de cuivre, d'où s'échappait une vapeur incroyable, de l’eau très chaude. Aux yeux de l’enfant, s’était un lieu flou, mystérieux, voire inquiétant. En réalité, c’était un bain maure, comme il en existe tant à travers le  monde et même… à Paris sous le nom de hammam signifiant : bain chaud.


A cause des émanations produites par le mélange de métaux dans le creuset du bijoutier, le médecin de famille suggéra à Clémence de conduire bébé et ses autres enfants au square Bresson, les après-midi.


De fait, l'or ne peut se travailler seul. Il a impérativement besoin d’un alliage. Généralement, les bijoutiers utilisent le cuivre, produisant un or rose, prisé de la clientèle d'Alban. Si le mélange est conçu avec de l'argent, il donne l’or blanc, plus prisé des européens, car l’or à l’état pur serait trop friable pour être travaillé.


Ceci amène une autre explication, concernant le terme « carat » constituant l’or contenu dans les bijoux. C’est une unité, dont la proportion massique, exprimée en vingt- quatrièmes d’or pur dans un alliage. Ce qui reviendrait à dire que si vous achetiez de l'or à vingt quatre carats, ce dernier serait de l’or pur, comme les lingots du même nom !


Bien qu'Hélène fût une adorable enfant, elle se révéla imprévisible, rejoignant souvent le père derrière l’établi parce qu’elle était déjà curieuse de tout. Un matin, alors qu'il avait chauffé deux barres d’or, dans le creuset, il les jeta à terre et l’enfant eut l’idée saugrenue d’aller s’y asseoir, cul nu ! Seul Alban eut le courage, de les ôter, lui laissant la chair en sang ! 


La douleur fut si vive, qu'Hélène fut inconsolable et demeura des semaines sans pouvoir s’asseoir, dormant sur le ventre.


Malgré l’incident, Clémence se refusait à inscrire ses filles à l’école maternelle affichant un taux trop élevé de musulmans. Ces derniers avaient obligation de présenter un certificat de scolarité pour chacun des enfants de façon à encaisser les Allocations Familiales (C.A.F). Cà n’était point le cas des Bennys, Alban étant commerçant. Mais les allocations devaient sûrement être un gouffre financier pour l’Etat Français...  Et si mes enfants me reviennent avec des poux… Songeait Clémence. Au reste, quoi de plus naturel que les musulmans soient plus nombreux, puisqu’ils étaient chez eux !


Aimée s’activait plus que Clémence, déjà lasse d’avoir commencé si tôt l’entretien de dix personnes. Aimée se mit donc à « aider » Alban à l’atelier. Sitôt le repas achevé, la voilà à l'évier, puis filait travailler l’or. La jeune femme privée de parents, fut récompensée car elle fut vouée à un brillant avenir dont peu de femmes jouissent dans une vie, pas même la septième Sportess ayant tristement embrassée une égale infortune.


En attendant, la sérieuse récompense, Alban l’amenait fièrement au cinéma, filant  bras dessus, bras dessous.  Ils y allaient à deux, à cause d’un regrettable précédent, s’étant produit ce jour unique, où la famille au complet se rendit au cinéma. Très vite, l’expérience se transforma en cirque, à la suite duquel fut mis un point final.


Toutefois,  Clémence s’inquiétait de voir un mari coureur, ayant à son bras, sa jeune et jolie sœur !


«Tu comprends Hélène, il aurait pu succomber à son charme, comme à celui de n’importe quelle femme ! » Disait-elle. Pourquoi Maman génère-t-elle autant de pensées négatives ? C’est bien triste. J’essaierais plus tard d’agir autrement. Dans les faits, rien n’eut lieu, même si Aimée devint l’étincelle poussant le piston de la création chez un beau-frère dont la tendance était plutôt au farniente ! Rapidement, une clientèle assidue se pressa rue Boutin, payant cash des commandes de ceinture en or, de larges gourmettes massives, des semelles entières de bracelets et divers objets serties de pierres précieuses. Tout ces objets étaient les uns plus attrayants que les autres. Mais aux yeux de l’homme mûr, ce fut la naissance d’Hélène – Brassrom - qui avait frappé !


En 1953, le revenu d’un mois ordinaire pesait entre huit à dix mille de francs de l’époque. Plusieurs fois à l'improviste, le service de la répression des fraudes était venu contrôler les balances et pas une fois, la moindre surcharge des poids ne fut constaté, comme chez des collègues plus véreux, œuvrant également place d’Alger. Désormais, il était fier de vivre en honnête homme.



LES BIJOUX DE LA BEGUM


Un matin, l'occasion de s'enrichir au point de ne plus travailler jusqu'à la fin de ses jours, s'offrit à lui. Dès neuf heures, il croisa le chemin d'un homme pressé. Visiblement embarrassé, l'inconnu remit dans ses mains un gros paquet de papier journal dans lequel Alban découvrit plus tard, un tas de bijoux incrustés de pierres précieuses, si grosses, que ses yeux n'en avaient jamais vu de pareil. Quand il retrouva un peu de calme, la scène remonta à sa mémoire. L'homme a eu juste le temps de me demander une grosse somme d'argent pour le lendemain à une heure précise, à un endroit X. Il courait à toutes jambes.  Mais oui ! Il était poursuivi.


La nuit suivante, Alban ne put fermer l'œil, les yeux fixant le plafond, tiraillé entre un désir de probité et celui d'accéder à la fortune. Quoi faire : conserver le tout, ou le rendre ? Dans la première hypothèse, je peux fondre l'or, mais que ferais-je des pierres précieuses de si grandes tailles ? A qui les confier pour la retaille, en évitant la délation et le risque de les perdre ? Je suis bijoutier, pas joaillier. Les garder en l'état serait inutile, car je ne pourrais pas les écouler. D'où sortent-ils ? Ils sont certainement volés… 


La pointe du jour éloigna les doutes de la nuit, empoignant fermement le paquet afin de le restituer à son propriétaire… Ca n'est pas de l'argent que je vais lui remettre, mais çà. Quelques heures filèrent et l'homme fut abattu.


« Ouf ! C’aurait pu être moi, Clémence. » Dit-il, écoutant les dernières nouvelles au poste de radio. Le speaker expliquait que des parures de la Bégum avaient été subtilisées. Alors tout s'éclaircit dans l’esprit embrouillé d’Alban, à cause de l’insomnie. Trois mois plus tard, les voleurs furent arrêtés et emprisonnés.


Clémence raconta fréquemment à Hélène, qu’Alban n’avait jamais regretté son choix, même s’il avait toutes les chances de n’être jamais démasqué. Etait-ce la chance de sa vie qui avait filé là ?  Qui peut répondre à cette question. Cà n’était point, sa destinée, voilà tout.



Alban, qui avait l’habitude de tenir les comptes de la bijouterie en hébreu, fit la connaissance d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, répondant au patronyme d’Amaris. Il venait de temps à autre rue Boutin pour transcrire les comptes en Français. Bien sûr Alban, qui était un homme de cœur, ne manquait point de l’inviter à  sa table. Il était grand, brun, maigre, timide au possible, comme ceux de sa génération.


Naïvement, Gauthier donc, pensait que la jolie femme travaillant auprès d’Alban était sa fille. Frisant la cinquantaine, ç’aurait pu être le cas. Puis il partit effectuer son service militaire obligatoire, mais de nouveau libre, Gauthier demanda à son dernier employeur de le réintégrer en qualité de représentant et non de comptable.  Sans doute avait-il pris cette décision, inscrivant le net des voyageurs de commerce au bas de la fiche de paie ! Le changement s’avéra lucratif, tandis que les visites de Gauthier chez Alban perdurèrent.


«Tu sais Clémence, j'ai l'impression que Gauthier est amoureux d'Aimée, mais ce grand bêta n'ose pas dévoiler ses sentiments.» Avança-t-il, plutôt amusé, oubliant le temps de sa jeunesse, quand un après-midi… le jeunot se décida enfin, demandant la permission d’emmener Aimée au cinéma. Curieusement, la première bénéficiaire de l’idylle naissante fut Hélène, qui à chacune des visites de Gauthier recevait un cadeau, touchant par ce biais la belle esseulée, laquelle était fort attachée à l’enfant !




LE PARC DE MIREMONT



Clémence fut de nouveau enceinte, aussi le couple décida-t-il  d'acheter un terrain à bâtir à sept kilomètres d‘Alger. Le terrain achevait une descente sèche formant un cul-de-sac. C’était un lotissement, au cœur du parc Miremont. Au moment de lancer la machine, le Crédit Foncier de France octroya un prêt immobilier remboursable sur quinze ans. Il mandata alors, un architecte pour dresser les plans de trois appartements, sans vide sanitaire, bien qu’Alban voyait les choses en grand. La maison serait donc de plein pied, comprenant un logement au premier étage, réservé au maître et à ses ouailles. A l’âge de se marier, Marianne occuperait le trois pièces, cuisine, salle de bains du rez-de- chaussée et Roselyne le deux pièces jouxtant l’autre. De fait, les habitations des aînées totalisaient la surface l’appartement du premier étage.


Au sol, un carrelage dans des tons chauds - marron et beige –  agrandissait les lieux, surtout aux yeux d’une gamine de cinq ans. De larges placards étaient occultés par des portes coulissantes modernes, agrémentant un mur entier de la salle de bains, de la cuisine ! D’amples baies vitrées prodiguaient une lumière éblouissante, au point que les persiennes de bois peintes en vert s’avérèrent indispensables pour garder un peu de fraîcheur l’été.


Alban suivit le chantier très régulièrement, aussi l’emménagement se fit, dans les meilleurs délais. Toutefois Alban conserva l'appartement de la rue Boutin afin de conserver une clientèle fidèle. Quand le parachèvement fut clos, un jardinier paysagiste installé au parc de Miremont, Monsieur Joly, vint planter un parterre de fleurs devant la maison, le long de la bâtisse puis un verger de plusieurs variétés d’arbres fruitiers.


Enfin, il commanda, non sans une pointe de fierté, une plaque de cuivre jaunâtre sur laquelle fut gravée en lettres noires :


Famille Benny : Villa, la vie est là. 


De ces mots jaillissaient l’immense amertume de s'être marié tard. Car désormais, le bonheur se lisait sur le visage du vieil homme, fatigué avant l’âge. Malgré les années qui avaient filé, Alban avait su créer sa propre famille, sachant intuitivement se qu’il devait à sa femme, sans laquelle rien n’eût été possible. Peu d'hommes ont cette humilité, de reconnaître l’influence bénéfique d'une vraie femme sur leur destinée.  Cette félicité Alban l’exprimait au quotidien, ramenant du marché de la Casbah de gros couffins remplis à ras bord de victuailles, conviant de nombreux amis à sa table.


L'abondance, dans la mémoire d'Hélène, c’était la grande boite de fer blanc contenant dix kilogrammes de bonbons aux fruits dans laquelle les enfants avaient le droit de puiser sans demander. C’était des litres de limonade, des kilos de viande de premier choix, tous les meilleurs poissons : crevettes, petits rougets, tranches de thon, sardines, soles, des légumes extra frais que Clémence concoctait avec amour.  Rien n'était assez bien pour ceux qu’il aimait !  

      

Bien que domicilié à sept kilomètres de la capitale, Alban devint une sorte de « banlieusard» qui se mit en tête de passer le permis de conduire afin d’acheter une belle voiture. Seulement Alban ne fera jamais, un « bon » conducteur !


Il est vrai qu'à ce moment, les candidats - peu nombreux – devaient répondre à deux, trois questions de code, puis démarrait. Ils roulaient trois, quatre kilomètres et l’inspecteur des mines – retraité de l’armée – écrivait une bafouille sur le fameux papier rose ! Le candidat avait appris sur le tas, puis trois, quatre heures avec un professionnel. Comme l’on était encore loin de la quarantaine de questions auxquelles il faut répondre parmi une cent vingtaine de possibilités ! 


Bien sûr, Clémence fut mise à contribution pour qu'Alban apprenne par cœur les panneaux, les sens giratoires, les conditions générales de l’éclairage du véhicule en ville, à la campagne, les distances de sécurité en cas de pluie, de neige et… le reste. 


Plus tard, assis derrière le volant de sa grosse « Vedette » verte, sous un soleil torride, Monsieur Benny tenta désespérément de quitter le cul-de-sac, évitant tout dommage ! A bout de patience, il percuta le poteau électrique avant d’emprunter la grande route, insoucieux d’évaluer les dégâts !


Un autre soir, alors que la famille au complet revenait joyeusement de la plage, un représentant en alcool, dans un état d'ébriété avancée, fonça sur l'équipée. L'affaire fut portée en justice, mais l’ennemi public fut relaxé par la cour qui condamna Alban à payer au chauffard des dommages et intérêts ! Comment ne pas imaginer que parmi les magistrats de France et de Navarre de sombres antisémites hantent les couloirs des palais, assumant un pouvoir bafoué, sitôt que l'occasion s’en présente ?



La petite dernière venait de voir le jour depuis peu, quand Aimée et Gauthier prononcèrent un «oui» timide, après une formulation conventionnelle devant Monsieur le Maire. Les jeunes mariés avaient décidé de se fixer à Oran parce que l’endroit convenait mieux au métier du mari. Au début, il vendait de la lingerie fine et proposa par la suite aux clients une nouvelle ligne de tricots, fort élégante « Margaret collection ». Les prémices d'une carrière sont souvent jalonnées de difficultés auxquelles le jeunot fut évidemment confronté.


De son côté, Aimée ne tarda guère à s’ennuyer fermement dans un réduit meublé où rien n’était ni fait, ni à faire ! Gauthier était encore loin, de la réussite sociale que  chaque femme est en droit d’attendre d’un mari. De fait, en guise d’alliance, il avait  offert à sa dulcinée un anneau de rideau de fer blanc. Mais la fête offerte par Alban fut grandiose, aussi le champagne coula-t-il à flot toute la nuit au parc de Miremont ! La mariée était superbe et au petit jour, ce fut cinquante invités qui quittèrent plutôt éméchés la villa... Monsieur Benny l’avait considérée comme l’une de ses filles, ce qui venait redorer sa générosité naturelle.


C’était peut être aussi, sa façon de la remercier de son aide à l'atelier ?


« Sans elle, aurait-il façonné autant de kilogrammes d’or, au point de faire bâtir une maison ? » Disait Clémence. Au reste, qui était plus redevable envers l’autre ? Celui qui avait accueilli dix ans plus tôt, l’orpheline ou celle ayant œuvré main à main au foyer et à l’atelier en vue de conserver Amour et protection ? Toujours est-il que dorénavant, Aimée Sportess  partageait la vie du fils Amaris d’une famille pauvre d'Oran.